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MME EMMA BONINO: SANS LES FEMMES PAS DE DIALOGUE INTER-AFGHAN
Entretien réalisé par Khadija Ridouane
Députée européenne engagée, Mme Emma Bonino, a présidé les travaux de la première conférence des femmes de la Méditerranée, organisée à Séville par la Fondation des trois cultures de la Méditerranée.
Elle a été la première à soutenir, lors de cette rencontre de dialogue entre les femmes des deux rives de la Mare Nostrom à souligner l'urgence d'inscrire l'accès des femmes en politique parmi les priorités des gouvernements. Dans ce sens, elle appelle à l'association des femmes afghanes au processus du dialogue et de construction de leur pays. Elle plaide en faveur de la présence des femmes afghanes dans le gouvernement de transition. Il n'y a pas que les équilibres ethniques à rechercher, il y en a d'autres», soutient la députée européenne. Dans l'entretien qu'elle nous a accordée, elle aborde avec nous d'autres questions d'actualité.
Une conférence sur les femmes de la Méditerranée qui vient s'ajouter aux centaines déjà organisées pour dire quoi ? Qu'apportera-t-elle de nouveau?
J'avoue que lorsqu'on m'a proposé la présidence de cette conférence, j'ai pensé comme vous. La rencontre 3452 sur les femmes pourquoi faire. Mais, avec ce l'on vit comme événements sur le plan international, avec tous les risques de dérapages et des préjugés, je me suis dit qu'il fallait agir. Il sera important d'établir des canaux de dialogue entre les femmes sur des thèmes comme la santé, l'éducation, mais aussi la démocratie et la liberté. C'est comme une opération de semence. Les graines sont aujourd'hui jetées et peut-être qu'elles seront porteuses, dans quelques temps, de fruits. S'il est vrai que ce qui s'est passé le 11 septembre aux États-Unis pose des questions différentes au niveau international, celles-ci se posent aujourd'hui de la même manière aux femmes. Nous sommes également appelées à adopter un langage nouveau et à aborder nos problèmes de manière différente. Il s'agit, aussi, d'aborder des thèmes dont nous avons une perception assez profonde. Le message aujourd'hui, et c'est le thème de cette première rencontre des femmes de la Méditerranée, est de dire que «sans liberté et sans démocratie, il n'y a pas d'évolution positive dans les société. Ni pour les hommes ni pour les femmes, d'ailleurs.
Au lendemain des événements du 11 septembre, d'aucuns n'ont pas hésité à parler de «choc des cultures» et de «guerre des civilisations». Des termes qui, non seulement font des dégâts psychologiques, mais contribuent à élargir le fossé, notamment entre le nord et le sud. Une révision des concepts ne s'impose-t-elle pas aujourd'hui?
Notre objectif durant ces deux jours de rencontre est d'ailleurs de dénoncer ce qui se passe, même avec des voix faibles. Il s'agit d'exprimer notre refus de ce qui se passe, des amalgames et des préjugés. Quand on fait l'amalgame entre le politique et le religieux, le résultat est souvent déplorable. Les exemples nous en sont donnés. Vous avez tout à fait raison de dire qu'il faut réviser la portée des termes. Car, nous assistons aujourd'hui à une guerre sémantique.
Les discours de certains responsables du monde font de plus en plus la différence entre les «démocrates» et les autres pour distinguer les Occidentaux des autres Etats, souvent, arabes et musulmans. Or, la pratique montre que la démocratie dont les premiers se déclarent est, souvent, partout malmenée. Cela pose un problème de référence.
La démocratie est loin d'être parfaite n'importe où dans le monde. Il y a même un recul de la démocratie, dans son sens vrai. Je pense en particulier à mon pays qui est dominé par un régime autocratique, bien loin de la démocratie. C'est vrai aussi que la démocratie n'est pas un système parfait, mais c'est le moins inadéquat pour le développement humain. Si quelqu'un trouve un autre système, qu'il me le propose et je suis prête à en discuter. Aujourd'hui, il est nécessaire d'engager un dialogue de vérité sur ces questions fondamentales. Le défi est le même pour tous les pays du monde.
Les événements du 11 septembre sont également venus grossir les préjugés, les amalgames et donc les malentendus. Ne faut-il pas aujourd'hui ouvrir le dialogue afin de mieux se comprendre?
J'en suis tellement convaincue, personnellement, que j'ai décidé d'étudier l'arabe.
Et d'aller vous installer en Egypte?
C'est parti d'une petite réflexion. D'autres, par obligation, l'ont fait. Le résultat en est un enrichissement, d'abord personnel. Mais, cela ouvre bien des perspectives dont celle de dialoguer avec l'autre. Dans les pays du monde, cet effort est très rarement consenti. Personnellement, je suis restée longtemps limitée à des dialogues presque officiels. Je l'ai tellement ressenti que j'ai décidé de passer le pas. Mais c'est un privilège que de pouvoir se permettre d'étudier à 53 ans. Seulement, lorsqu'il s'agit de dialoguer la question se pose de savoir avec qui et si le dialogue sera porteur ou non.
On a parié que le monde ne sera plus le même après les événements du 11 septembre. Qu'est-ce qui a changé à votre avis?
Ce qui est sûr, c'est que la politique isolationniste des Etats Unis est finie. Personnellement, je pense que c'est Colin Powel qui a gagné. Les Américains sont les premiers aujourd'hui à avoir besoin du «multilatéralisme». Les conséquences, nous ne les verrons pas tout de suite évidemment. Personnellement, j'en vois une déjà . Les Etats Unis étaient farouchement contre le tribunal international, dont ils n'ont jamais ratifié le traité de création. Aujourd'hui, ils ne sont pas activement contre. Ne serait-il pas intelligent d'exploiter cette opportunité qui s'est ouverte par nécessité ? Avec cette contradiction, une petite porte s'est ouvert et il faut s'y engouffrer. Nous sommes actuellement à cinquante ratifications. J'espère qu'il y en aura d'autres, car on a besoin de justice internationale.
Les conséquences de cet événement ont été également très lourdes pour les populations d'immigrés. Particulièrement en Europe où tout peut donner prétexte à des mesures drastiques contre les immigrés et souvent à des traitements inhumais. Je prends l'exemple tout spécifique de l'Espagne où nous nous trouvons aujourd'hui. Vous ne pensez pas qu'il serait utile d'adopter une politique commune de l'Union européenne sur l'immigration qui soit plus juste?
Par manque de courage politique, il n'existe pas de politique communautaire sur l'immigration. Cela n'a pas été accepté à Nice, par exemple. Dans toutes les matières, dite en jargon bureaucratique de «troisième pilier», le sont restées. Comme la politique extérieure ou de défense commune. En gros, l'Europe continue à être un marché économique et pas autre chose. Donc politique commune pour l'immigration: oui, on devrait, mais on ne l'a pas fait. Chaque pays insiste pour gérer sa politique de l'immigration un peu comme il veut. Il reste souverain, si on veut sur cette question. Ce que le commissaire Véterrino est entrain de faire, avec d'ailleurs beaucoup d'effort, c'est au moins d'avancer une législation cadre sur les immigrés en Europe. Les quotas d'entrée relèveront toujours de la politique nationale, mais il s'agit de définir un cadre légal commun au moins pour ceux qui sont déjà en Europe.
La politique des quotas d'entrée n'est-elle pas discriminatoire?
La politique des quotas est, à mon avis, aberrante, mais elle existe. Elle a été malheureusement adoptée par les hommes politiques, dont certains n'hésitent pas à dire : nous voulons des immigrés, mais qui soient ingénieurs. En Italie, nous avons été un pays de forte émigration et nous l'avons presque oublié aujourd'hui. Tout à coup, nous ne retrouvons un pays d'accueil des immigrés. L'arrivée des Albanais, puis des Maghrébins a été vécue comme un choc. Je me rappelle, par exemple, qu'au mois d'août 1997, un petit bateau avec 15 personne était arrivé d'Albanie. La première chaîne de télévision italienne, qui est la plus importante, avait titré: «l'invasion». Et tout le mois d'août, nous sommes passés d'une «invasion» à l'autre, alors qu'ils étaient toujours 15 à 25 personnes à arriver en Italie. Les politiques ont évidemment suivi avec des propositions inimaginables. Les plus estimés ont dit, par exemple, qu'il fallait les mitrailler d'en haut en épargnant les enfants. Les alibis, genre ces immigrés deviennent des esclaves, circulaient aussi. Le problème, à mon avis, est que le débat du départ sur l'immigration était faux. Pour la première fois, et c'est le président actuel de la République qui l'a dit à haute voix, on a reconnu que l'économie italienne a besoin des immigrés. Personne ne le disais auparavant, sauf peut-être moi, ce qui ne m'a pas beaucoup aidé en terme électoral. J'ai passé ma vie ces deux dernières années à dire qu'il ne s'agissait pas de charité ou de solidarité, mais de besoin économique. Il s'agit, en définitive, de dire qu'on ne les tolère pas mais qu'on va les chercher parce que l'on a besoin. Il n'y a que le discours de vérité pour faire évoluer les chose. Si l'on dit que notre économie a besoin des immigrés, on suscitera évidemment une réaction culturelle différente à la question. Par ailleurs, en partant de l'idée que les gens ne sont pas tous des sains et des martyrs, on pourrait faire avancer tant de choses. Car, l'autre cliché qui existe est que la criminalité vient des immigrés. Des clichés qui ne nous mènent nulle part. Le paradoxe, par exemple, est que le Nord est de l'Italie, qui est un grand centre industriel, est le fief électoral de la Ligue nord (extrême droite), mais en même temps il est l'endroit où il y a une grande concentration d'immigrés qui travaillent dans les usines. C'est tout simplement schizophrénique. Là où tu as le plus d'immigrés qui font marcher les usines, tu as le plus de réactions hostiles aux immigrés.
Les Occidentaux veulent venir au secours des femmes afghanes, longtemps opprimées par les talibans. L'alliance du nord vient aussi faire concurrence sur ce terrain en autorisant, par exemple, le retour des filles à l'école et les femmes au travail. Les femmes afghanes se trouvent ainsi au cœur de la guerre, mais encore une fois comme alibi.
J'ai fait campagne pour les femmes afghanes depuis 1996, j'étais bien seule. A l'époque, lorsque je faisais le tour des capitales on me regardait bizarrement en se demandant ce que je racontais. C'est pour cela que j'ai lancé cette campagne sur les femmes au pouvoir. La dénonciation aujourd'hui des horreurs subies par les femmes en Afghanistan, c'est trop tard et en même temps trop peu. Ils avaient la possibilité de le faire avant avec un peu plus d'efficacité. Personne ne l'a fait. Il est inutile de prévoir un paragraphe dans une résolution pour protéger les femmes, mais c'est le moment d'agir concrètement en permettant l'accès des femmes afghanes au pouvoir. Moins de paragraphes donc et plus de ministres. Le seul moyen d'avoir un minimum de garantie pour qu'elles arrivent à se protéger elles-mêmes c'est de les impliquer à la prise de décision.
Par exemple les impliquer au processus en cours dans leur pays?
Absolument. J'ai lu l'intervention de Mme Bush et je lui est écrit une lettre ouvert. Comme j'en ai envoyé à Mme Blair. Je disais simplement ceci: je suis drôlement émue de vos paroles, n'empêche que je pense qu'elles ne sont pas vraiment adéquates. C'est trop peu et trop tard. Ce que je trouve tout à fait inacceptable, c'est qu'il y ait tant de paroles sur le droit des femmes afghanes et que ces femmes ne soient pas associées aux discussions qui engageront l'avenir de leur pays. Des paroles donc et pas de femmes à la table des négociations. J'ai vu les images en provenance de New York, des images de la rencontre de Rome, d'Islamabad et de je ne sais où encore, et je n'y ait vu que des barbus. Je n'ai pas vu une seule femme, même pas comme interprète. Maintenant, ça suffit. Nous appelons donc à ce que les femmes soient associées au processus de dialogue et de construction de leur pays. Nous le voulons et les femmes afghanes le veulent aussi. Ils veulent un gouvernement d'unité nationale qui soit équilibré, de point de vue ethnique, et moi je dis qu'il y a d'autres équilibres à faire. Arrêtons, d'ailleurs, de sacraliser l'alliance du nord. Elle n'a pas laissé de bons souvenirs dans le pays. Nous avons prévu cette campagne mondiale avec des méthodes non violentes, nous verrons ce qui en sortira. Le 1er décembre sera une journée de grève de la faim en solidarité avec les femmes afghanes. J'espère que des hommes feront, eux aussi, leur jour de grève de la faim et qu'ils le disent publiquement. Personne ne fait des cadeaux. On est toujours au même point, c'est-à -dire qu'il faut arracher ses droits.
L'accès des femmes au pouvoir est une revendication mondiale. C'est la seule qui réunit toutes les femmes du monde. N'y a-t-il pas une opération commune à engager à ce niveau?
Comme il n'y a pas de solution miracle à cette problématique, il faut certes engager des opérations. J'emploierai un mot que je n'aime pas trop, mais il n'y en a pas d'autre. Il s'agit de l'entraide entre les femmes du monde. Il en faut beaucoup aujourd'hui. Je parlais tout au début de cet entretien de la nécessité d'une approche nouvelle dans notre action en faveur de la question des femmes. L'urgence aujourd'hui, à mon avis, est la question de la femme et le politique. C'est un avis qui est très partagé, car il ne suffit pas d'être femme pour avoir les mêmes opinions. Heureusement d'ailleurs. L'engagement politique des femmes existe, mais il n'est pas suffisant. Il y a aussi, fort heureusement, des femmes de toutes les sensibilités politiques. Déjà c'est très important de ne pas prétendre l'uniformité. Ça n'existe pas et ça serait, d'ailleurs, dramatique. Nous ne sommes pas des catégories, mais des individus. Au delà de cette réalité, la question de la femme et du politique est une urgence absolue.
La représentativité des femmes en politique est, certes, très faible, mais l'on remarque souvent que les femmes au pouvoir reproduisent parfois les mêmes schémas que les hommes?
La raison en est simple. C'est tellement fatiguant de rester différente qu'à la fin, parfois, on trouve plus facile pour se faire accepter de se faire coopter. C'est le danger. Mais lorsque tu restes dans ta différence, il est plus facile de t'exclure à nouveau.
C'est le dilemme?
Mais, il n'y a pas d'autres choix. Il faut courir le risque.
L'argument courant pour exclure les femmes de la politique et de dire qu'elles ne sont pas aptes à l'exercice, sinon incompétentes. Quel est votre avis?
Comme disait mon amie Françoise Giroud (journaliste et ancien ministre française), on arrivera à l'égalité réelle entre femmes et hommes lorsqu'il y aura des femmes incompétentes au pouvoir. L'idée est qu'il y a beaucoup d'hommes incompétents au pouvoir. Personnellement, j'en connais beaucoup mais qui ne le reconnaissent pas. Pour se faire respecter en tant que femme en politique, et je pars de mon expérience personnelle, il faut être dix fois plus compétente, dix fois plus préparée. Moi, je suis rentrée au parlement en 1976. J'étais femme, jeune et radicale. Ce qui veut dire que j'avais tous les «tords» du monde.
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