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EGYPTE: LE PARTI DE L'ORDRE REPREND SES DROITS AVEC L'ASSENTIMENT DU PEUPLE

Al-Huffington Post - 2 décmbre 2013

par Victor Salama

Il y a un mois, la c√©l√®bre √©mission satirique de Bassem Youssef a √©t√© suspendue, puis totalement arr√™t√©e sans que cela ne fasse plus de vagues ni de contestations que cela. L'√©mission rassemblait pourtant plus de 30 millions de t√©l√©spectateurs, dont la grande majorit√© en Egypte. Le ph√©nom√®ne "Bassem Youssef" avait largement d√©pass√© le cadre t√©l√©visuel pour devenir pleinement soci√©tal, voire politique. Difficile de croire que la cha√ģne priv√©e qui diffusait, CBC, ait pu faire l'√©conomie de juteuses recettes publicitaires simplement pour une raison de charte √©ditoriale. Les mots "pressions", "censure" et "auto-censure" sont tr√®s vite apparus. Sa disparition du jour au lendemain aurait d√Ľ engendrer un large mouvement de protestation. Et pourtant, rien, √† part quelques r√©actions sur internet.

Un sondage montre que seuls 48% des Egyptiens interrogés condamnent cette suspension. Cette apathie de la population sur un sujet apparemment anodin laissait présager un changement plus profond dans les aspirations d'une opinion publique épuisée par trois années de révolution.

Depuis, les choses ne cessent de s'acc√©l√©rer. En une semaine, les autorit√©s int√©rimaires √©gyptiennes - en place depuis la destitution du pr√©sident Mohamed Morsi en juillet 2013 - ont montr√© un visage r√©solument autoritaire. D'abord, le pr√©sident par int√©rim Adly Mansour a fait vot√© une loi interdisant les rassemblements publics de plus de 5 personnes sans pr√©avis aupr√®s de la police. Cette loi anti-manifestations est d√©cri√©e par toutes les organisations non-gouvernementales et raill√©e par une partie de la population. En effet, c'est gr√Ęce √† des manifestations gigantesques (on parle d'une fourchette allant de 10 √† 30 millions pour le 30/06 dans toute l'Egypte) qu'ont eu lieu les chutes successives de Moubarak et de Morsi, et, accessoirement, l'arriv√©e au pouvoir du gouvernement actuel.

Le deuxi√®me acte est le vote par le comit√© de 50 personnes charg√©es de r√©diger la nouvelle Constitution, d'une loi autorisant les cours martiales √† juger des civils. Seulement 7 membres de ce comit√© ont os√© voter contre cet article qui semble tenir particuli√®rement √† cŇďur √† l'arm√©e et qui figurait d√©j√† dans la pr√©c√©dente Constitution sous la pr√©sidence de Mohamed Morsi.

Le parti de l'ordre semble avoir repris ses droits en Egypte et une large partie des Egyptiens a accepté ce revirement, comme le montre ce sondage récent récemment effectué par Bassera (à noter que c'est la frange la plus éduquée de la population qui est en faveur de ces deux lois).


"La politique ce n'est qu'une certaine façon d'agiter le peuple avant de s'en servir" (Talleyrand)

Depuis l'arrivée du gouvernement intérimaire et la prise en main des affaires du pays par l'armée, le mot d'ordre semble être... l'ordre, justement! Sentant et se jouant des peurs et des lassitudes, l'armée a fait la promesse de la sécurité au peuple, en érigeant comme credo le sempiternel "le chaos ou moi" et en désignant un ennemi clair qu'est le terrorisme djihadiste.

Cela ne veut √©videmment pas dire que cette menace n'existe pas, puisque des attaques meurtri√®res ont lieu de fa√ßon hebdomadaire, notamment dans le Sina√Į. Mais en simplifiant et en polarisant le d√©bat politique √† l'extr√™me, l'arm√©e - dans les coulisses - joue le r√īle jadis jou√© par Morsi et Moubarak.

A une diff√©rence pr√®s: une large partie du peuple semble la soutenir, ou du moins se r√©fugier dans ce discours simplificateur et r√©confortant, √† court terme. Comme il existe chez tout √™tre humain une bipolarit√©, un antagonisme entre la volont√© de libert√© d'un c√īt√© et celle de stabilit√© et de s√©curit√© de l'autre, il en est de m√™me pour les peuples.

Or, les Egyptiens, qui étaient capables de se mobiliser par dizaines de millions il y a quelques mois, semblent désormais partager le mot de Paul Valéry "La liberté est un des ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens". La situation économique catastrophique, l'insécurité et le climat de tension permanents depuis des mois semblent avoir eu raison des aspirations révolutionnaires égyptiennes. Cela ne veut pas pour autant dire que la phase "conservatrice" ou "réactionnaire" de la révolution est installée dans la durée. Déjà, des rassemblements quotidiens s'organisent bravant à la fois la loi anti-manifestations ainsi que les violences policières et critiquant ouvertement les cours martiales pour les civils.

Ils ne sont certes que quelques milliers, comme en automne 2010. Ce n'est pas un retour en arrière, car il n'y a pas de retour en arrière dans une révolution. Un recommencement, peut-être. Le fardeau et la lutte constamment renouvelés de ceux qui imaginent une Egypte heureuse.





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